Réseaux d'Echanges Réciproques de Savoirs

21 janvier 2011 - PARIS Palais du Luxembourg


REMISE DE LA BOURSE ZOUMMEROFF 2009/2011
DE SOUTIEN A LA REINSERTION DES PERSONNES DETENUES


à Mélanie HABART, animatrice du R.E.R.S. de Bar-le-Duc

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Intervention de Mélanie lors de la Remise du Prix.


Ce projet est parti d’un pari, celui de mettre en place des rencontres entre personnes détenues, pour qu’elles puissent échanger leurs savoirs et leurs compétences, où chacun devient acteur de la réussite de l’Autre.

Pour participer au système, seule la réciprocité est demandée, celle-ci peut se développer dans le temps, après s’être rassuré au contact de ses pairs. La participation au RERS reste libre, après avoir accepté ce principe.

C’est dans ce cadre fixé que nous avons vu des personnes détenues s’initier à la diététique, à l’arabe littéraire, des personnes proposer le dessin, partager la culture de leur pays, qu’il soit chaud ou froid, des personnes qui ont travaillé sur les 2 guerres mondiales avec le soutien d’un historien bénévole, des personnes qui ont travaillé sur l’accès à la lecture, sur le soutien en maths, sur les stratégies à développer dans le jeu d’échecs.

Les réseaux existent sous différentes formes, dans des associations, en entreprise, en école, dans les centres sociaux… Plusieurs études ont été réalisées, sur différents aspects du système.

Mais étudier l’échange de savoirs entre détenus, à ma connaissance, cela est une première. La recherche s’est menée dans le cadre d’un master 2 en sociologie avec l’université de Strasbourg. Aussi, les observations et les entretiens individuels réalisés avec les participants nous ont-ils transportés au cœur même du projet.

Nous avons ainsi travaillé pendant près de 2 ans, sur la base d’une expérimentation, sans avoir de certitudes sur la meilleure façon de procéder et sur l’aboutissement de la démarche.

Au fil du temps, grâce aux professionnels et au responsable de l’enseignement, les permanences sont devenues un vrai lieu de rendez-vous pour les « échangeurs » et pour toute personne intéressée par la démarche.

Elles sont devenues le temps fort du projet. Chaque semaine a vu naître des rencontres, des échanges informels, des discussions sur divers thèmes amenés par les participants eux-mêmes. Ces moments sont indispensables à l’entrée dans l’échange de savoirs.

En effet, l’existence d’un lien devient l’une des conditions à  l’entrée dans un système de don. Il s’est révélé nécessaire de passer par l’étape de la socialisation au sein du groupe avant d’échanger dans une relation duelle, lorsque les personnes incarcérées ne se connaissaient pas ou peu avant leur entrée dans le réseau. Même si le plaisir de voir d’autres personnes est présent dans le discours de certains participants, la relation demande à être travailler, c’est à ce prix que l’on pourra dépasser le stigmate attribué entre détenus.

C’est bien en ce sens que nous avons entendu un participant expliquer qu’il est devenu moins agressif au contact des autres parce qu’il apprenait plus à les connaître. Ou encore un autre participant expliquer l’importance de la mise en lumière de chacun à travers son potentiel, provoquant ainsi un changement de son propre regard sur l’Autre.

D’autres répercussions ne sont pas à négliger dans tel système d’expression. A travers sa participation, on apprend à développer son propre esprit critique, à défendre ses opinions, à écouter celles des autres et à échanger sans conflits.

L’accès à la culture est un autre élément central. Le RERS contribue à développer la curiosité des participants. Il est devenu le lieu de rencontre entre celui qui propose de partager sa passion et celui qui est en demande de toucher à tout.

 C’est en cela que ce réseau s’est vu jugé par certains comme un moyen de sortir de la routine carcérale mais aussi comme un moyen de s’évader et de s’ouvrir à d’autres univers que celui de la prison.

Lorsqu’un échange de savoir se met concrètement en place, il est encadré et suivi par un médiateur. Les méthodes de travail, le temps de l’apprentissage et les objectifs visés sont définis par ceux qui sont les plus à même de les élaborer, les détenus eux-mêmes.

C’est donc un acte de responsabilisation que d’entrer dans l’échange, cette mise en relation vient signifier que chacun accepte la rencontre et les conditions de celle-ci, selon des modalités pré-définies, dans le souci de la réussite de l’Autre.

Chacun devient alors acteur de ses propres initiations, la mobilité des rôles entre offreurs et demandeurs devient la garantie de la contribution de tous au projet et limite le risque d’assujettissement.

L’animateur du RERS devient ainsi un élément fondamental, il veille au respect de la philosophie et encourage chacun à prendre la parole. Il soutient le repérage de ses propres savoirs et les modalités de la transmission. Il veille à ce que, au-delà des échanges de savoirs, tout participant prenne part à la vie du réseau en réfléchissant ensemble à son évolution, aux projets à mettre en place.

En un mot, l’animateur reste vigilant sur la démocratie au sein du RERS, c’est sans doute en cela que le retour à la citoyenneté est un des leitmotivs des réseaux, ce que ce projet tente d’apporter au cœur de la détention.

Nous espérons d’ailleurs, à travers ce projet, ouvrir le RERS de Saint-Mihiel sur l’extérieur et permettre des rencontres de plus en plus enrichissantes au sein d’un même territoire.  

Une telle initiative n’aurait pu voir le jour sans l’accord du centre de détention de Saint-Mihiel, qui nous a laissé la liberté de se retrouver chaque semaine et qui a su nous faire confiance dans cette action novatrice, je tiens à remercier la direction et l’ensemble des professionnels à qui cela demandé un peu plus de travail parfois.

Je tiens également à remercier le centre social de Marbot-Libération pour avoir accepté la responsabilité de la démarche et pour m’avoir permis d’y consacrer du temps et de l’énergie, sans contre-partie.

Je tiens particulièrement à remercier le directeur du centre social pour avoir trouver le temps de soutenir le projet et pour sa présence dans les périodes de doute, ainsi que mon directeur de mémoire, qui a su guider ma réflexion et me donner des clés pour évoluer dans ce milieu inconnu pour moi.

Je remercie bien évidemment le jury de croire en ce réseau et pour nous offrir la possibilité de continuer cette démarche. Merci à Mr Zoummeroff pour son action et pour son soutien à tous ces projets qui voient le jour dans nos prisons françaises. Un tel engagement représente, je le pense, une réelle bouffé d’oxygène pour tous !

Enfin, un grand merci à tous ceux qui ont collaboré, de prés et de loin, et plus spécialement à tous les détenus de la prison de Saint-Mihiel qui ont permis à ce projet de voir le jour, qui se sont investis dans cette expérience et ont accepté d’en faire le bilan.

Grâce à eux, le RERS du centre de détention va continuer à fonctionner dans de bonnes conditions et, nous l’espérons, voir le jour dans d’autres établissements !

                L'Association Française de Criminologie organise tous les deux ans l'attribution d'une bourse de soutien aux initiatives en faveur de la réinsertion des détenus, concernant les modalités de la détention et l'aménagement de la peine.


          En aidant à faire connaître des pratiques innovantes en France, cette bourse, financée par M. Philippe Zoummeroff, a l'ambition de favoriser une meilleure prise en charge, par l'ensemble de la société, de la question de la réinsertion des détenus.

La cinquième session de la bourse Philippe Zoummeroff a débuté en mai 2010. Suite à une campagne d'information et de communication portant sur toute la France, le secrétariat a reçu 19 dossiers complets qui ont été transmis au jury.

Ces projets sont dans la majorité des cas portés par des associations locales mais aussi nationales et que rarement par des personnes seules. Cependant peu de candidatures impliquent activement des personnes détenues dans la préparation du projet.

Les dossiers portent soit sur la vie en détention, la préparation à la sortie ou l'accompagnement dans le retour progressif vers la liberté. Un des objectifs les plus recherchés dans les projets est l'accompagnement de la personne détenue vers une réinsertion professionnelle réussie. Cela peut se faire, selon les projets, grâce à des ateliers de découverte en détention ou des structures de prise en charge à l'extérieur.

Ainsi, il est à constater que la majorité des candidatures concernent exclusivement les personnes détenues. Seules quelques unes cherchent à toucher et à aider la famille en travaillant sur les relations parents-enfants.

Lors de sa réunion du 26 novembre 2010 à Paris le jury a décerné, à l'unanimité, la bourse Zoummeroff 2010 d'un montant de 12 000 Euros au projet porté par l'association Centre Socioculturel Marbot Libération.

Le Centre Socioculturel Marbot Libération crée un Réseau d'Échanges Réciproques de Savoirs (R.É.R.S.) en Centre de Détention, qui permet de mutualiser des savoir-faire et connaissances au sein de la prison de Saint-Mihiel. Les personnes actuellement incarcérées transmettent ce qu'elles savent et apprennent des autres, par le jeu de la réciprocité ouverte. Chacun contribue au système en devenant tour à tour offreur et demandeur, c'est également la garantie d'une bonne circulation des savoirs et d'une alimentation du système. Un moment d'accueil, d'aide au repérage de ses propres connaissances et de discussion autour de l'évolution du Réseau est prévu, étant entendu que chacun a le droit à la parole sur la façon de procéder. Les détenus s'organisent librement sur la durée et la méthode de transmission.


Le jury considère qu'il s'agit d'un projet innovant qui met les personnes incarcérées et leurs compétences et ressources au centre de l'action. Il bénéficie ainsi directement aux personnes incarcérées et permet de valoriser leurs savoirs faire et savoirs être. Elles participent directement à ce projet et ne sont pas reléguées au rôle d'assistées. Aussi, le projet est facilement duplicable dans d'autres établissements pénitentiaires.